Je suis un abstentionniste des réseaux sociaux

Étrange idée que voilà. Comparer un bureau de vote à un réseau social. Pour être sincère avec vous, elle m’est arrivée dans la tête dans ce pénible moment où vous tentez de vous rendormir après vous être réveillé en pleine nuit, tout en sueur, suite à un cauchemar. Ce moment où vous êtes tout somnolent, à peine conscient de ce qui se passe, où vous ne souhaitez qu’oublier ce que vous venez de rêver, et où tout se chamboule dans votre tête.

Et bien, cette nuit, à ce moment là, j’ai, pour une raison qui m’échappe, fait la comparaison entre une présence sur Facebook, et une présence dans un bureau de vote. Les élections présidentielles sont tout juste terminées en France, notre nouveau président vient de prendre le pouvoir, et tout le monde s’agite. Comme toutes les personnes qui se sentent concernées par la politique, je me suis retrouvé à faire un petit débriefing de ces élections. Mais au lieu de penser à tous ces gens qui font de la politique, j’ai pensé à moi. Très égoïstement, je me suis demandé quel avait été mon impact sur cette période électorale. Quasi nul, bien sûr. Pourtant, en tant qu’informaticien, je sais mieux que quiconque à quel point aujourd’hui, avec le réseau Internet, il est possible de toucher beaucoup de gens, en peu de temps.

Alors, que s’est-il passé ? Ai-je fait le choix de ne rien dire ? En vérité, non. Je donne une très grande importance à la politique et je souhaite utiliser les moyens que j’ai à disposition pour débattre, voire convaincre. Convaincre d’aller voter. Car plus que d’encourager un parti, c’est pour encourager l’expression que je souhaitais discuter. Et si je n’ai rien fait, c’est tout simplement parce que je n’étais pas au bon endroit.

J’ai quitté Facebook en janvier en même temps que mes compères (voir l’article de Taratatach sur le sujet), je n’ai jamais souhaité m’inscrire sur Google Plus. Je suis présent sur Diaspora* mais la majorité des Français que je croise là bas ont déjà une opinion politique assez tranchée. J’ai bien rencontré quelques abstentionnistes avec qui j’ai débattu, mais globalement, Diaspora* ne permet pas d’avoir un impact sur de nombreuses personnes, participants comme lecteurs. Ce réseau est loin d’être un reflet de la population que l’on trouve en France. Celle qui ne s’est pas forcément intéressée à l’élection, celle qui n’a pas forcément un avis, celle qui va peut-être aller voter mais elle n’est pas sûre, et si elle ira elle mettra ce bulletin ci parce que « un copain fait ça et de toute façon c’est tous des pourris« .

Les véritables débats que je recherchais, à grande échelle, j’aurais pu les avoir sur Facebook. Là bas, j’aurais pu expliquer aux abstentionnistes que j’aurais croisé que, malgré tout leur dégoût à l’égard de ces politiciens, de ce système, c’est eux, c’est lui qui régit leur vie. La leur, et celles de millions d’autres. Que ne pas aller voter, en essayant de sortir du système, ça n’empêchera pas que quelqu’un, au soir de l’élection, sera nommé pour gouverner la France pendant cinq ans, et que ça, ils ne pourront rien y faire. Qu’en s’échappant, ils perdaient toute possibilité de s’exprimer. Toute influence. *TILT* C’est… exactement le dilemme que nous connaissons tous (tous ceux qui y prêtent attention, du-moins) avec Facebook. Il est presque quatre heures du matin, je suis en sueur, et la seule idée qui vient de m’apparaître à l’esprit, c’est qu’en fuyant Facebook, en perdant la possibilité de m’exprimer car je refuse d’y participer, je fais exactement ce que font les abstentionnistes en refusant d’aller voter. Je suis un abstentionniste des réseaux sociaux.

Paradoxe. Mais je ne vais pas arrêter de voter ni me réinscrire sur Facebook pour chercher un peu plus de cohérence. J’accorde une trop grande importance d’un côté à la politique, d’un autre au respect de la vie privée. Mais j’en suis là, cette idée a amené en moi une réflexion, à me demander si mon poids électoral n’était peut-être pas plus important sur un réseau social que dans un isoloir. Finalement, un abstentionniste qui a convaincu sur un réseau une personne de ne PAS aller voter, a eu paradoxalement un plus grand impact sur l’élection en cherchant à ne pas y participer que moi, qui me suis déplacé vers les urnes. J’ai alors repensé au dernier article de ploum, qui expliquait que lui, grand libriste, membre du Parti Pirate Belge, retournait sur Facebook, justement pour donner de la portée à ses paroles. Parce que sur son blog, sur Diaspora*, sur Identi.ca, sur Status.net, il prêchait des convertis. Là-bas, il a pu rencontrer des journalistes, des officiels, remplir son carnet d’adresses et toucher beaucoup plus de gens. Surtout, des gens qui n’avaient jamais entendu parler de tout ça. Du libre, d’un nouveau parti politique, de ces idées différentes qui sont pourtant ce que l’on vit tous les jours sur Diaspora* et dans nos réseaux de geeks. Là où tout le monde est déjà au courant. Bref, il a retrouvé de l’influence.

Je ne retournerai pas sur Facebook, car si je publie du contenu là-bas, je donne une raison aux gens d’y rester. J’apporte de l’eau à leur moulin, et je ne veux pas faire ça. Pour autant, cette comparaison avec les élections est décidément appropriée. Le soir du premier tour, une amie m’avouait qu’elle était vraiment surprise, notamment du score de l’extrême droite, car elle ne s’était pas rendue compte de ce qui se passait. Personne autour d’elle ne partageait ces opinions, ou en tout cas ne l’affichait. Personne ne parlait d’autre chose que ce qu’elle pensait déjà. Les élections nous ont renvoyé en pleine tête la réalité : nous vivons dans une bulle. Nous fréquentons les gens qui pensent comme nous. Mais autour de nous, presque une personne sur cinq s’est reconnue dans les idées du FN. Si nous ne nous efforçons pas à sortir de cette bulle, notre vision de la réalité est faussée. Je pense que Diaspora*, que le monde du libre est cette même bulle. Tout le monde dedans pense à peu près la même chose, et pourtant, le monde extérieur est complètement différent. Paradoxalement, la diversité des utilisateurs de Facebook manque à Diaspora*.

Je veux rencontrer, je veux échanger, je veux débattre, discuter, réfléchir, interagir avec les gens. J’ai juste besoin d’un endroit où toutes ces actions ne rapporteraient pas de l’argent à celui qui permet de le faire.

{5} Thoughts on “Je suis un abstentionniste des réseaux sociaux

  1. J’ai quitté facebook récemment. Mais je leur ai bien dit que pour rester en contact, il y avait le mail. C’est pas de l’abstention, juste un meilleur système 😉 !

    • La question ici n’est pas vraiment « comment rester en contact avec ceux qu’on a quitté sur Facebook ». Ceux là, on peut toujours les recontacter d’une manière ou d’une autre. La question, c’est comment propager nos idées à travers le réseau aujourd’hui sans passer par des entreprises qui font de l’argent sur la richesse du contenu que l’on crée. C’est pour moi une question d’une importance extrême.

  2. Salut !

    Intéressante réflexion. Je pensais justement l’inverse ; être membre d’un parti politique, c’est s’enfermer dans un réseau.
    Il me semble que les partis politiques annihilent tout pluralisme, débat ou contradiction, et empêchent les militants de penser par eux-mêmes et de se faire leurs propres opinions.
    Les plateformes sociales font le même effet, ont a tendance à retrouver les mêmes personnes avec les mêmes centres d’intérêts sur ses plateformes.
    Il faut sortir des silos !
    Et il faudrait des relationships «ennemy» et une balise FOAE…

  3. @ManUtopik: être membre d’un parti politique c’est le contraire : c’est se confronter aux autres dans la réflexion / la discussion et *faire* avec les autres pour la « promotion », l’organisation d’une campagne électorale (je ne parle pas des « grands » partis qui ne sont là que pour le business).
    Quand tu fais un tract, par exemple, tout le monde n’est pas forcément d’accord sur le contenu, le style, la présentation, la cible, où le diffuser, etc.

    Maintenant, croire aux élections c’est un peu naïf puisque nous savons tous, sans exception, que ce sont les médias qui font les résultats, à peu de choses près (UMP vs PS par exemple, les différences ne sont pas flagrantes).

    De même, croire qu’on va « convaincre » des gens sur un réseau social est également naïf : chacun y vient avec ses idées et ce ne sont pas les textes ultra-courts qu’on y trouve qui feront changer les mentalités (en plus de tout ce qui a été dit plus haut sur le fait qu’on n’a, dans ses contacts, que des gens avec lesquels on partage sensiblement les mêmes idées).

    Je crois qu’il faut continuer, à l’ancienne, à réfléchir (éventuellement à plusieurs) et à publier sur la plate-forme de son choix (livre, blog…), à son rythme, avec ses tripes, comme ça se fait ici, comme le font (très bien) ploum ou Laurent Chemla pour ne citer qu’eux. Il faut construire des textes de « référence ».

    Et il faut aussi s’engager, à son échelle (change ton monde, tu changeras le monde) : dans un conseil municipal, une association, voire un parti politique, voire en changer si nécessaire parce-qu’il ne défend pas vraiment les idées qui nous avaient séduit à l’origine.

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